{"id":170,"date":"2019-03-22T09:49:32","date_gmt":"2019-03-22T08:49:32","guid":{"rendered":"http:\/\/matu.lu\/?p=170"},"modified":"2020-05-02T22:23:07","modified_gmt":"2020-05-02T20:23:07","slug":"dirty-week-end-helen-zahavi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/matu.lu\/index.php\/2019\/03\/22\/dirty-week-end-helen-zahavi\/","title":{"rendered":"Dirty week-end \u2022 Helen Zahavi"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1991, 26 ans avant la campagne <em>#MeToo<\/em>. Helen Zahavi choisit un th\u00e8me peu banal pour son temps, en concocte un texte bref et efficace, et envoie sur les tables des libraires britanniques un roman un tantinet brutal\u00a0: <em>Dirty week-end<\/em>.<\/p>\n<p>Elle y balance les porcs. Puis elle les saigne \u00e0 blanc.<\/p>\n<p>D\u00e9marche peu ais\u00e9e, on l\u2019imagine, dans cette Angleterre conservatrice de l\u2019\u00e9poque \u2013 mais c\u2019\u00e9tait hier\u00a0! \u2013 et effectivement, <em>Dirty week-end<\/em> fait illico l\u2019objet d\u2019une demande d\u2019interdiction au Parlement de Londres pour immoralisme, sort qu\u2019aucun autre texte n\u2019a subi depuis lors.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019histoire de Bella, une nana comme tant d\u2019autres. De la fen\u00eatre de son minuscule studio en sous-sol qu\u2019elle occupe seule, elle aper\u00e7oit la grisaille des habitations voisines et juste un bout de ciel qui, \u00e0 la meilleure heure du jour, r\u00e9chauffe petitement son atmosph\u00e8re. Bella est discr\u00e8te, elle a appris \u00e0 se faire toute petite, elle ne demande rien \u00e0 personne. Elle refuse juste de souffrir.<\/p>\n<p>Un beau jour, Bella remarque qu\u2019elle se fait mater. Par la fen\u00eatre, son voisin d\u2019en face la scrute, tous les jours et \u00e0 tout moment\u2026 Donc, \u00ab\u00a0un beau jour, Bella en eut marre, marre de toujours \u00eatre la victime, marre de toujours avoir peur, marre des d\u00e9sirs des mecs&#8230; Elle se mit \u00e0 les tuer&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Impassible serial killeuse de harceleurs sexuels, elle incarne alors une esp\u00e8ce de justici\u00e8re lib\u00e9r\u00e9e de ses entraves. \u00ab\u00a0Bella le chien enrag\u00e9 s\u2019est d\u00e9barrass\u00e9 de sa laisse\u00a0\u00bb et elle se transforme en vengeresse de chacune d\u2019entre nous\u00a0! La lecture s\u2019emballe. Des portraits de m\u00e2les pr\u00e9dateurs sont bross\u00e9s avec une parfaite causticit\u00e9, pour ensuite \u00eatre d\u00e9zingu\u00e9s, \u00e9crabouill\u00e9s. Le personnage de Bella, \u00e0 la fois tout-puissant et sans grande substance, est un arch\u00e9type. Les traits sont volontairement grossis, le registre flirte avec le burlesque et de ce fait, le c\u00f4t\u00e9 trash qui risque de choquer les lecteurs \u00e0 l\u2019esprit pur non averti, est en v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une ma\u00eetrise au cordeau.<\/p>\n<p>Le narrateur, au fil du r\u00e9cit, commente \u00e7\u00e0 et l\u00e0 les sc\u00e8nes qu\u2019il d\u00e9ploie, l\u2019attitude de son h\u00e9ro\u00efne, et puis il apostrophe le lecteur\u00a0: \u00ab\u00a0La prochaine fois que vous assistez \u00e0 cette sc\u00e8ne, pensez \u00e0 Bella\u00a0\u00bb. Le ton est si distanci\u00e9 que c\u2019en est tant\u00f4t dr\u00f4le, tant\u00f4t malaisant\u2026 En r\u00e9alit\u00e9, le style est juste <em>so british<\/em>, inscrivant indubitablement <em>Dirty week-end<\/em> dans la vaine des nineties britanniques qui engendreront quelque temps plus tard un certain <em>Trainspotting<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Je sors assez lessiv\u00e9e de cette lecture et, en somme, je trouve que les \u00c9ditions Libretto ont une bien lumineuse id\u00e9e de r\u00e9\u00e9diter, en ce janvier glac\u00e9, ce roman de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 l\u2019usage des affranchi(e)s\u00a0!<\/p>\n<p>\u00a9 Libretto, r\u00e9\u00e9d. 2019.<\/p>\n<blockquote><p><em>Elle voulait juste qu&rsquo;on la laisse en paix; apparemment, ce n&rsquo;\u00e9tait pas trop demander. Elle attendait peu, recevait encore moins, et remerciait Dieu de ce qu&rsquo;Il lui accordait.<\/em><\/p>\n<p><em>Elle s&rsquo;\u00e9tait fait une place minuscule, et pas question de le lui reprocher. Elle s&rsquo;\u00e9tait creus\u00e9 un espace, dans un appartement en sous-sol, dans une rue qui descendait vers la mer. En \u00e9t\u00e9, elle s&rsquo;\u00e9touffait de chaleur; en hiver, elle frissonnait: elle passait ses soir\u00e9es \u00e0 chercher l&rsquo;humidit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait une vie morne et grise, une forme de vie mutante, une vie avort\u00e9e. Mais c&rsquo;\u00e9tait la sienne, et elle l&rsquo;acceptait ainsi.<\/em><\/p>\n<p><em>Rien n&rsquo;aurait chang\u00e9, personne n&rsquo;aurait jamais connu son nom, sans cet homme qui l&rsquo;observait. Un homme ordinaire qui l&rsquo;observait depuis sa fen\u00eatre. Un homme qui l&rsquo;observait et la d\u00e9sirait, l\u00e0, debout derri\u00e8re sa fen\u00eatre. Il la voyait dans son sous-sol, et il fallait qu&rsquo;il essaie. Il n&rsquo;avait pas assez de bon sens pour la laisser en paix.<\/em><\/p>\n<p><em>Il la voyait comme un r\u00e9cipient vide que lui seul pouvait remplir. Il s&rsquo;imaginait la tirant pas les cheveux pour lui faire traverser la rue. Il s&rsquo;imaginait plaquant sa main sur sa bouche pour la plier \u00e0 tous ses d\u00e9sirs. Malheureusement pour lui, il imaginait trop de choses. Un petit esprit avec de grandes id\u00e9es.<\/em><\/p>\n<p><em>Car Bella ne pouvait pas plier.<\/em><\/p>\n<p><em>Comme il le d\u00e9couvrit, comme elle le d\u00e9couvrit, Bella ne pouvait que rompre.<\/em><\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; 1991, 26 ans avant la campagne #MeToo. Helen Zahavi choisit un th\u00e8me peu banal pour son temps, en concocte un texte bref et efficace, et envoie sur les tables des libraires britanniques un roman un tantinet brutal\u00a0: Dirty week-end. Elle y balance les porcs. 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