Betty • Tiffany McDaniel

Sans nul doute, Betty est déjà un classique de la littérature américaine tant sa lecture bouleverse, questionne, tiraille, émerveille et poursuit. C’est d’ailleurs ébranlée, et les yeux inondés, que je l’ai refermé après l’avoir passionnément englouti… Un vrai coup de cœur (encore chez Gallmeister) en cette rentrée littéraire 2020 !

J’ai directement été saisie par les mots de cette petite fille, Betty, par l’univers merveilleux de son papa et par l’amour puissant et lumineux qui les lie. Betty est née dans les années 1950, au sein d’une fratrie de huit enfants, d’une mère blanche et d’un père Cherokee. De ce dernier, elle a hérité de la peau mate et des cheveux noir corbeau qui feront d’elle la « Petite Indienne » durant toute son enfance. Mais de lui, elle a également reçu l’enseignement d’une tradition Cherokee ancestrale au cœur de laquelle les cycles de la nature, la croissance des végétaux, la luminosité des étoiles, les attitudes des animaux racontent le monde. Une tradition de communion et de filiation où la femme occupe une place importante de sagesse et de vie, ce qui relève de la gageure dans cet Ohio du sud, rural et patriarcal, régi par la loi du talion, un racisme effréné, la passion des armes et une quête de domination triviale.

Si la petite enfance de Betty est bercée d’émerveillement et de tendresse, peu à peu, en grandissant, de très lourds secrets de famille lui sont malgré elle révélés et des événements dramatiques surgissent. Alors Betty écrit. Pour exorciser la réalité, elle couche sur le papier le tragique de sa vie d’enfant, qui petit à petit la quitte, et enfouit les feuillets dans la terre. Un jour viendra où elle déterrera ses démons, les assemblera et les mettra au jour.

Le personnage du père de Betty m’a tout particulièrement marquée, tel un soleil brillant et chaleureux, trônant parmi les plus grands rencontrés dans mes nombreuses lectures. Dans ce roman fleuve, Tiffany McDaniel parvient à entremêler l’immense beauté de cette relation père-fille, dont la fraîcheur est réconfortante et tellement bienfaitrice, et les scènes extrêmement dures, âpres, d’un monde pas si lointain où le sort réservé aux minorités et aux femmes frôle la cruauté la plus sauvage. Elle y rend un solide hommage à la force de caractère de sa mère, Betty, et de toutes les femmes qui l’ont précédée, toujours dressées face à l’adversité pour affirmer qui elles étaient. À découvrir!

Extrait choisi :

‟Tandis que je grandissais, j’avais l’impression d’avoir des morceaux de papier collés sur la peau. Sur ces morceaux de papier étaient écrits tous les noms auxquels j’ai eu droit. Polly la Peau-Rouge, Tomahawk Kid, Pocahontas, sang-mêlé, la squaw. J’ai commencé à me définir, et à définir mon existence, en fonction de ce qu’on me disait que j’étais, c’est-à-dire rien. À cause de cela, la route de ma vie s’est rétrécie en un sentier obscur, et ce sentier lui-même a été inondé, se transformant en un marécage où il m’a fallu patauger.

‟J’aurais passé ma vie entière engluée dans ce bourbier si je n’avais pas eu mon père. C’est Papa qui a planté des arbres au bord de ce marécage. Dans les branches de ces arbres, il a accroché des lumières pour me permettre de voir dans les ténèbres. Chacun de ses mots a porté ses fruits dans cette lumière. Des fruits qui ont mûri pour donner des éponges. Quand ces éponges sont tombées des arbres dans le marécage, elles ont absorbé l’eau et je me suis retrouvée dans la boue qui restait. En baissant les yeux, j’ai pu voir mes pieds pour la première fois depuis des années. Ils étaient tenus par des mains, dont les doigts étaient recourbés autour de la plante de mes pieds. Ces mains m’étaient familières. De la terre du jardin sous les ongles. Comment aurais-je pu ne pas savoir que c’étaient les mains de mon père ?

‟Quand j’ai avancé d’un pas, ces mains ont avancé avec moi. Je me suis rendu compte que tout ce temps où j’avais cru être seule, mon père avait toujours été là, avec moi. Pour me soutenir. Pour m’aider à garder mon équilibre. Pour me protéger du mieux qu’il pouvait. J’ai compris qu’il fallait que je sois assez forte pour rester debout toute seule. Alors j’ai enlevé mes pieds des mains de mon père et je suis sortie de la boue. J’ai pensé que je serais effrayée de devoir marcher sans lui le restant de ma vie, mais je sais que je ne serai jamais complètement sans lui, parce qu’à chaque pas que je fais, je vois les empreintes de ses mains dans les traces que je laisse derrière moi.

© Gallmeister, 2020

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